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Comment décrypter les definitions de mots-croises

Michèle Fourment-Berni Canani


“Lui en faut-il vraiment une ici?”définition1


1. BREF HISTORIQUE

Si certains veulent faire remonter l’origine des mots-croisés à des inscriptions anciennes retrouvées en Mésopotamie et à Pompei (pensons au célèbre carré de SATOR ), la plupart s’accordent à leur attribuer une date de naissance récente et plus précisément l’année 1913. C’est un journal américain, le “New York World” qui publie dans son supplément “Fun” un jeu signé Arthur Wynne, jeu qui prendra le nom de cross word puzzle. Le succès est d’abord m itigé mais une dizaine d’années plus tard l’engouement est tel que le correspondant du journal anglais Times évoque la mode qui désormais s’est emparée des américains sur un ton tragico-comique, prédisant que les mots-croisés allaient bientôt porter un coup fatal à l’art de la conversation et semer la zizanie dans les familles. C’est à cette époque que le jeu traverse l’Atlantique abordant d’abord en Grande Bretagne où la langue commune facilite son implantation, puis en France, où il fait son apparition en 1925. D’abord dans Le dimanche illustré avec le nom de La Mosaïque mystérieuse, puis dans L’Excelsior où il s’intitule La grille de l’Excelsior. Au début, suivant le modèle américain, les définitions sont référentielles, et consistent en synonymes ou brèves paraphrases. Mais on assiste rapidement à un tounant avec l’intérêt que le jeu suscite chez des écrivains comme Jean Richepin, Tristan Bernard et auprès d’une femme qui deviendra une célèbre cruciverbiste, Renée David. Un style français est lancé : les mots-croisés deviennent le lieu privilégié où développer le trait d’esprit basé sur l’allusion et l’ambiguïté avec une pointe d’équivoque humoristique. Certains aphorimes d’écrivains célèbres semblent déjà des définitions de mots croisés: pensons à “l’île du discours” (parenthèse) de Victor Hugo, à “un condamné a mort” (homme) de Jules Renard ou encore à “manque de savoir vivre” (suicide) de Paul Claudel. Notons par ailleurs que le jeu sur les mots se manifeste dans d’autres domaines que celui des mots-croisés, entre autres dans la poésie où les productions les plus célèbres sont probablement les Calligrammes d’Apollinaire, ou dans des laboratoires de littérature comme le fut plus tard L’Oulipo. Aujourd’hui, à côté des mots-croisés qui constituent un élément quasi obligé de la plupart des journaux et magazines, des jeux comme les mots fléchés, le scrabble ou des émissions télévisées indémodables comme “Les chiffres et les lettres” ou “La roue de la fortune” témoignent de l’intérêt toujours vivace pour la langue.

2. LES REGLES DU JEU

D’après Le Petit Robert 2008, on entend par mots croisés des “mots qui se recoupent sur une grille carrée et quadrillée de telle façon que chacune des lettres d’un mot disposé horizontalement entre dans la composition d’un mot disposé verticalement”; et, en deuxième acception, ”divertissement consistant à trouver ces mots à partir de courtes définitions, de jeux de mots”. Le dictionnaire Culturel d’Alain Rey (2005) donne encore un relief accru au côté sprituel, intelligent en les définissant d’emblée “jeu d’esprit…”. Notons que l’on retrouve là le goût typiquement français pour le trait, le calembour, la boutade, que l’on a signalé précédemment.

Ces définitions très générales demandent quelques rectifications, ajouts et précisions. Ainsi n’est-il nullement fait mention de la présence de cases noires, servant à délimiter les mots à l’intérieur de la grille. Quant aux grilles elles-mêmes elle ne sont pas nécessairement carrées tant est si vrai que si l’un des modèles de notre corpus a effectivement un format de vingt sur vingt (Le Figaro), l’autre présente dix cases verticales sur douze horizontales (Le Monde). Quant à la disposition de la numérotation qui varie selon les traditions (entre autres la française et l’italienne) elle apparaît pour ce qui nous concerne à l’extérieur de la grille en chiffres arabes dans Le Figaro et pour l’horizontal dans Le Monde (la verticale dans ce dernier étant dotée de chiffres romains). Il s’agit d’un jeu solitaire, mais seulement en apparence. En réalité c’est un duel dans lequel l’un, l’auteur de la grille, non seulemnt a le choix des armes mais reste caché tout au long de l’épreuve. C’est donc à un défi qu’est convié le joueur avec un partenaire invisibile mais qu’il apprend peu à peu à connaître, à démasquer si le jeu devient habituel, de manière à pouvoir parer les coups. Ce rapport joueur-auteur fait de connivence est particulièrement bien évoqué par Laure Leroy, dans la préface à l’un des recueils de Mots-croisés de Michel Laclos2 : “Je veux dire, le connaissez-vous vraiment? Vous passez des heures et des heures avec lui, à explorer les tours et détours de son imagination, à déjouer ses pièges, embuscades et autres chausse-trapes horizontaux ou verticaux. C’est un compagnon de vos rêveries alphabétiques, un complice en stratagèmes. Au fil du temps il est même devenu l’un de vos plus fidèles amis, vous ne pouvez plus vous en passer…”(LACLOS 2005:7). Un cruciverbiste averti sait qu’une définition est rarement à prendre au premier degré, mais il ne sait pas au départ quel type d’embuscade lui est tendue, car c’est au niveau de la définition que se mesure l’ingéniosité tant de celui qui la propose que de celui qui doit l’interpréter. En réalité ce n’est pas tant le mot à trouver qui est important mais la façon dont on y parvient.

3. LES DEFINITIONS

Les définitions de mots-croisés présentent un double écart par rapport aux définitions dites “naturelles”: d’un côté le mot n’y constitue pas le point de départ mais le point d’arrivée, de l’autre la recherche de l’ambiguïté y remplace le souci de désambiguïsation. On est donc loin de la définition lexicographique classique puisque la démarche ici est onomasiologique, c’est-à-dire va du concept au signe, et que l’aspect ludique tend à dérouter plutôt qu’à expliciter. Ainsi la définition orthonymique telle que la décrit Pottier (POTTIER 1992:123) à savoir banale, immédiate, sans opération intermédiaire intentionnelle, est très rare et paradoxalement acquiert un aspect déroutant, entrant ainsi à faire partie du jeu, justement à cause de son caractère inattendu: “peinture à l’eau” pour aquarelle, “entre cinq et sept” pour six, “procéder à l’extinction des feux” pour éteindre, “représentations à l’étranger” pour ambassades constituent des exceptions.

Ceci implique que sur le plan formel la relation entre les deux membres, définissant et défini, n’est pas sous-tendue par se dit mais plutôt par qui est-ce qui? qu’est-ce qui?comment? Questions qui nous entraînent dans le domaine de la devinette. Car il s’agit bien de deviner et pour ce faire l’auteur de la grille, le verbicruciste, va déployer une panoplie d’indices destinés à amener plus ou moins rapidement le cruciverbiste vers la solution3. Ce sont les procédés linguistiques mis en oeuvre à travers ces indices et les clins d’œil culturels omniprésents que l’on se propose de mettre en évidence.

Le corpus auquel l’on fera référence est constitué par les grilles proposées par Michel Laclos dans les suppléments hebdomadaires du Figaro au cours de la période allant du début 2006 au mois d’août 2008 ainsi que dans les 12 recueils de mots-croisés parus. Nous puiserons aussi quelques exemples dans les mots-croisés proposés par Philippe Dupuis dans le quotidien Le Monde4.

3.1. LES DEFINITIONS AUTONYMIQUES

On appelle définitions autonymiques les définitions qui réfèrent au signe et non au sémantisme du mot. Elles sont assez nombreuses dans les mots croisés car commodes pour remplir de petits espaces (deux ou trois lettres en général). C’est d’ailleurs cette brièveté qui met la puce à l’oreille du cruciverbiste et le met sur la voie de l’autonymie. Même dans ces définitions qui ne concernent que le signifiant, l’enveloppe du mot, l’auteur s’amuse à fournir au joueur une fausse piste: en effet on a presque toujours affaire à un syntagme courant, à un groupement usuel, qui présente un sens global alors que la solution n’est justement pas liée à ce sens. Ainsi, pour indiquer qu’il s’agit des premières lettres d’un mot tous les syntagmes courants composés avec tête ou chef sont exploités: “tête de mort” (mo), “tête à gifles” (gi), “tête d’enterrement” (en), “tête de turc” (tu), “tête de l’Aar” (aa, avec, en supplément, le jeu de mots construit sur l’homophonie), “chef de gare”(ga), “chef de section” (se) pour n’en citer que quelques-uns. Moins faciles à décrypter peut-être des définitions comme “sportif débutant” (spo), ou “premières dans l’annuaire” (ann). Les procédés sont les mêmes pour les fins de mots ou les parties centrales: “en fin de journée” (ee), “c’est la fin de tout” (ut), “finit bien” (en), “finit mal” (al), “salue mais pas avec sa tête” (lue), “terme d’amour” (ur); ou bien “le cœur en fête” (et), “morceau de Rossini” (in), un peu de bière” (er), “passage de la Bérézina” (be) etc. Plus complexes les définitions de palindrome comme ici (“à l’envers reste à l’endroit”), ou celles qui concernent des bouleversements dans l’ordre des lettres: “pas mélangé” (spa, avec en outre l’ambiguïté sur l’interprétation de“pas), “reflux de la mer” (rem). Plus sophistiqué encore lorsque deux procédés cohabitent dans la même définition: “touchée et culbutée” (eume = émue en désordre, à savoir synonyme du premier terme + ordre inversé). Il est intéressant de noter que des signes diacritiques figurent comme mots à touver: “grave pour une infirmière” (accent), “pour Moïse mais pas pour Aaron” (tréma).

3.2. LES DEFINITIONS CONSTITUEES D’UN SEUL MOT

Les définitions constituées d’un seul mot sont rares. Ce sont généralement des synonymes du mot à trouver qui exploitent les différents registres de langue. Dans certains cas la définition propose un synonyme appartenant à la langue familière pour un mot non marqué. Ainsi pour an la définition peut-elle être alternativement “pige”, “balai” (ce qui n’exclut pas des définitions plus élaborées comme “commence où il finit” ou “N’a qu’un jour ou en a beaucoup”). Ou encore pour lit “pieu” ou “page”, et pour aéroplane “zinc” ou “coucou”. Inversement c’est un mot non marqué qui peut constituer la définition pour un équivalent familier :“ Compris” pour pigés, “couche” pour pieute. Ce dernier exemple met en relief une diffculté ultérieure, à savoir l’ambiguïté au niveau de la catégorie grammaticale du mot constituant la définition. Ainsi “bûcher” peut-il être substantif ou verbe (en l’occurrence il s’agit de trouver étudier), de même que “devise” pour lequel l’équivalent demandé est tout simplement parle.). La définition “Tue” peut correspondre au présent du verbe “tuer” ou au participe passé féminin du verbe “taire” et présente donc de surcroît un problème d’homonymie (réponse célée). Cette confusion voulue au niveau de la fonction grammaticale est aussi exploitée dans les définitions plus élaborées: “Manque d’intelligence” pouvant appeler soit un sujet s’il s’agit du verbe “manquer”, soit un substantif synonyme du syntagme (ce qui est le cas puisque la réponse ici est mésentente, avec en ajout une difficulté exploitant la polysémie d’“intelligence”). De même, “gesticule beaucoup” (Ph.D.) peut suggérer un verbe sémantiquement équivalent tout aussi bien que la solution énergumène. Ce type d’ambiguïté est très fréquent non seulement dans les définitions brèves, comme on vient de le voir, mais aussi dans les définitions plus développées.

3.3. LES DEFINITIONS PHRASTIQUES

Les définitions sous forme de phrases, parfois très complexes, sont les plus fréquentes. C’est à ce niveau que le jeu devient particulièrement subtil: les énoncés sont décomposés, manipulés en utilisant tous les procédés offerts par le système de la langue, mais en faisant aussi appel à tout un savoir culturel.


3.3.1. Multiplicité des définitions pour un seul mot

Tous les linguistes accordent à la définition un caractère relatif, non clos. Il suffit de consulter différents dictionnaires, anciens et modernes, à la même entrée pour s’en convaincre. Ainsi Josette Rey-Debove pouvait-elle déclarer dans une interwiew à l’occasion de la parution du Dictionnaire du français aux éditions Clé International (1999) que “la définition n’est pas une donnée scientifique. C’est une donnée socio-culturelle variable avec le temps et avec les milieux”. Notre propos n’est pas de rendre compte des différents types de définitions, de la définition minimale à la définition stéréotypique (MARTIN 1990: 86-95) mais de montrer comment cette variabilité est exploitée par les auteurs de mots-croisés. Un seul exemple, plaisant, suffira à illustrer cet aspect. Dans la mythologie grecque Io est prêtresse au temple d’Héra à Argos. Zeus la remarque et elle devient sa maîtresse. Un jour Héra, épouse de Zeus, les surprend. Zeus parvient à échapper à cette situation en transformant Io en une belle génisse blanche. Les concepts clés sont la trahison, la métamorphose et la génisse. A partir de ces données et des champs sémantiques qui leur sont liés des dizaines de définitions fusent (notons que d’autres indices nous mettent sur la voie comme l’espace comportant seulement deux cases blanches à remplir ainsi que les temps et modes verbaux): “A vachement changé au cours de sa vie” (temps passé, vache et métamorphose); “Devait souvent déjeuner sur l’herbe” (temps passé, herbe qui renvoie à vache); “Son amant aurait pu devenir cow-boy!” (conditionnel qui suggère un fait non réel, trahison, vache); “belle fille devenue très vache” (transformation, vache); “A été victime d’une sacrée vacherie” (temps passé, allusion au statut divin de Zeus, utilisation d’une expression familière); “Devenue bête par amour” (métamorphose, animal, amour); “S’est retrouvée toute bête et à poil” (métamorphose, animal, et jeu sur l’expression “à poil”); “Bouseuse bien née” (vache et origine semi-divine); “N’est jamais passée par la Lorraine avec ses sabots” (féminin, temps passé, animal à sabots, agrémenté par la référence à la chanson populaire); “Cœur de lion quoique assez vache” (avec insertion d’une donnée autonymique dans le rapprochement avec le lion puisque la partie centrale du mot donne IO); “Rouge et bleu a dû se mettre au vert” (jeu sur les couleurs avec référence aux voyelles de Rimbaud); “Le côté vache de Ionesco” (avec ici encore le recours à l’autonymie). La liste pourrait être beaucoup plus longue, mais ces quelques exemples suffisent à montrer avec quels moyens et quelle fantaisie s’organisent les variations autour d’un thème.


3.3.2. Homonymie et polysémie

L’homonymie5 est probablement l’un des procédés les plus exploités. Dans de nombreux cas elle est suggérée dans la formulation même de la définition: “Attraper ou parer”: la solution enguirlander est effectivement synonyme des deux acceptions et mêle différents registres. Même procédé pour “Raffiné ou scabreux”: délicat. “Du veau… ou presque”: quasi.. “Fleur ou mouron”: souci. L’énoncé “Barbe ou la supprime” est plus complexe puisque le terme à trouver doit être à la fois synonyme du verbe et complément du même verbe (rase). On retrouve un procédé analogue dans la définition “Casse ou intervient avec douceur” (brise). “On lui baise la main ou on lui serre la pince” (monseigneur) exploite deux fonctions d’une même unité lexicale: une fonction stéréotypique liée à une figure ecclésiatique et une fonction morphologique de constituant d’un nom composé. Dans ces exemples c’est la présence de la conjonction “ou” qui fournit l’indice de l’homonymie ou de la double fonction. Ce peut être aussi le rôle de “mais” comme dans les définitions suivantes: “Tendre mais aussi attirant” (aimant); “Deux notes seulement mais beaucoup plus au Portugal” (fado). Ou encore “et”: “Capable du meilleur et du pire (héroïne). “Dans la salade et dans le gratin” (huile) où tous les termes concourent à créer un contexte culinaire alors que “gratin” est à prendre dans son acception familière d’élite. “Un peu gaulois et très espagnol” (oléolé). Parfois encore ce sont les virgules qui scandent les différentes acceptions: “Prêtre en Asie, ruminant en Amérique (du sud), ou chanteur en France (lama). Dans tous ces exemples c’est le mot à trouver qui répond à deux ou plusieurs acceptions suggérées par la définition. Dans d’autres cas la polysémie ou l’homonymie du terme-clé de la définition crée une difficulté d’interprétation de la définition même: “Ressemble à la jalousie” ne réfère pas ici au sentiment mais à l’objet dont il a tiré le nom (store). “S’introduit subrepticement dans les pavillons” renvoie non pas à une habitation mais à l’anatomie (otite). “Venait de la côte” (Eve). “Résulte de la hausse des cours” (inondations). “Bois de la bière trèsordinaire”(sapin) qui joue sur la double homonymie de “bois” et de “bière” et la coprésence de ces deux termes qui entraine vers les plaisirs de la vie plutôt que vers la mort; “Préparer une bonne recette” ne renvoie pas à l’art culinaire mais à l’économie (encaisser). “Incendiaire du palais” (piment). “Maison mère pour les religieuses” (pâtisserie). “Adresse de diplomate” ne fait pas référence à sa résidence mais à son savoir-faire (doigté); “Souvent pressé” (citron). “Réparateur de pompes” ne renvoie pas au plombier mais au cordonnier. “Musique de cour” (sérénade) ne fait pas référence à l’entourage du souverain mais à un soupirant. Le verbicruciste s’amuse à fourvoyer le joueur en proposant des énoncés qui font appel au champ notionnel et sémantique lié à l’acception qu’il faut justement écarter. C’est à ce niveau que le jeu devient plus inventif et que se révèle l’ingéniosité de part et d’autre. Et c’est parce qu’il sait qu’il va être mis sur une voie erronée que le cruciverbiste averti sera aux aguets afin de développer une stratégie apte à déjouer les pièges qui lui sont tendus.

3.3.3. Homographie et homophonie

Bien que s’agissant d’un jeu exclusivement écrit, l’homophonie est souvent présente, et est l’occasion de calembours plus ou moins heureux: “Agissent en grands saigneurs” (égorgeurs)6 ; “Ne risquent pas d’avoir des crises de foi” (religieuses); “Peut jeter l’encre en pleine mer” (seiche); “Home préhistorique” (grotte); “De l’art ou du cochon”, définissant à la fois un peintre et une charcuterie, (bacon); ou bien, comme dans le cas suivant, de parodie d’une expression courante: “Il n’y a pas de mâle à ça” (parthénogenèse). La paronymie est aussi exploitée: “A voir et à manger” (carpaccio); “Dur d’orteil” (cor); “Dur d’oseille” (avare). Plus rares sont les recours à l’homographie. Dans la définition “Mettent les hommes et leurs fils au travail” (Ph.D.), l’interprétation de “fils” comme “enfants” étaient certainement plus immédiate en raison de la référence aux hommes, alors que la réponse, métiers, renvoie au monde du tissage. Citons au passage un clin d’oeil à l’Italie avec une transgression de code: “Pour un italien ce serait plutôt con!” (avec)…

4. DEFINITIONS DE MOTS-CROISES ET FIGEMENT

Le figement est une propriété des langues naturelles et en constitue un des phénomènes les plus importants. Longtemps ignoré des linguistes il fait désormais l’objet de nombreuses études que ce soit en sémantique, en syntaxe, en morphologie ou en analyse du discours. “Une séquence est figée du point de vue syntaxique quand elle refuse toutes les possibilités combinatoires ou transformationnelles qui caractérisent une suite de ce type. Elle est figée sémantiquement quand le sens est opaque ou non compositionnel, c’est-à-dire quand il ne peut être déduit du sens des éléments composants. Le figement peut être partiel si la contrainte qui pèse sur une séquence donnée n’est pas absolue, s’il existe des degrés de liberté” (G.GROSS 1996:154). Etant donné la difficulté d’établir dans le continuum de la langue le degré de figement des expressions idiomatiques, et donc de considérer toutes les gradations possibles, nous nous pencherons en un premier temps sur les groupes nominaux, puis sur l’ensemble des locutions idiomatiques à figement partiel ou total.

4.1. Groupes nominaux

Nous nous référons à des groupes nominaux, non libres, dans lesquels l’adjectif ou l’expansion (généralement introduite par la préposition de) forme avec le substantif un concept nouveau, un bloc syntaxique et sémantique. Ils peuvent être sémantiquement transparents, semi-transparents ou le plus souvent opaques. C’est ce bloc que le verbicruciste va s’amuser à démanteler en fournissant toutefois des indices pour que le joueur puisse retrouver un des deux éléments manquants qui constitue la solution. “Ne sont pas tous des anges” : d’une part la forme négative met sur la voie d’une opposition ou contradiction entre les anges (connotés positivement) et le mot à trouver qui devra donc avoir une valeur négative ou du moins péjorative; à partir de là un déclic doit se produire pour que le syntagme “ange gardien” se présente à la mémoire du joueur et lui suggère la solution gardiens. “Se brouillent assez souvent avec leurs semblables: la définition conduit dans deux directions opposées, la première qui constitue un fauste piste (ici elle tend à construire une référence à des rapports entre humains), la deuxième qui fait appel à la mémoire linguistique qui selectionne les coocurrents fréquents du verbe “brouiller”. A cela s’ajoute l’indice formel fourni par le pluriel. La solution oeufs n’apparaît donc que lorsque le joueur a déjoué le premier piège. “Inutile si elle est morte”. La démarche qui permet de parvenir à la solution lettre repose sur les indices suivants: le mot à trouver est féminin (“elle”), la présence de “si” indique une restriction d’emploi et met ainsi sur la voie d’un usage particulier, enfin la coprésence des deux adjectifs déclenche la séquence qui donne la solution (“inutile” est en effet le premier terme qui apparaît dans la définition lexicale de la locution “lettre morte” dans les dictionnaires). “Proche de la bécasse si elle est blanche”: deux indices, outre la présence de “si”, peuvent nous mettre sur la voie. Le trait “ intelligence limitée” généralement associé à la bécasse et la couleur blanche qui nous amènent à oie. C’est une démarche semblable au niveau syntaxique et lexicologique qui sous-tend la définition “Rien d’original s’il est battu” pour sentier (PH.D). “En ville, est hébergée à l’hôtel”: ici, la coprésence de ville et hôtel permet de reconstituer rapidement le syntagme “hôtel de ville” et de parvenir à la solution suggérée par le verbe au féminin mais - petite embûche semée au passage - renvoyant plutôt avec le verbe “héberger” à un hôtel pour voyageurs qu’à une municipalité. Ici, le nom composé suggéré dans la définition par les deux termes en présence constitue une étape pour parvenir à la solution. Citons encore “Ses dessous sont généralement douteux” (table), “Son chef est admirable” (œuvre), “Arrive souvent en courant” (air), “Les communs ne sont pas propres” (noms). “Se prend toujours en poudre” (escampette): avec l’adverbe “toujours” qui informe que le mot à trouver n’a pas d’existence autonome. “Belle du temps passé” pour lurette: qui évoque un temps révolu lié au sémantisme de l’expression et non, comme il apparaît au premier abord, une beauté féminine. Citons encore “Vierge tant qu’il n’y a pas de pépins” pour casier (Ph.D.) qui joue sur le brouillage des registres; “Sa fortune est très variable” pour pot; “On n’y voit pas clair dans sa politique” (autruche). Ou encore cette double collocation sous-jacente pour mots: “Les grands sont souvent creux et les gros souvent vulgaires”.

Dans tous les exemples que nous venons de citer la définition est conçue de telle façon qu’elle renvoie de prime abord à un monde référentiel qui fourvoie le joueur, puis déclenche dans le bagage cognitif et linguistique du cruciverbiste un automatisme qui va associer un des mots de l’énoncé à l’un de ses cooccurrents les plus fréquents. Il s’agit donc d’un phénomène d’association.


4.2. Séquences à figement partiel ou collocations

A côté de certaines unités perçues comme préfabriquées, complètement figées comme celles que nous venons d’évoquer, le lexique est riche en suites semi-figées telles fort comme un turc ou prêter attention. Ces dernières, suivant la tradition anglo-saxonne, sont souvent appelées “collocations”. (GROSSMANN, TUTIN 2003: 5). Leur ancrage dans le discours, leur sensibilité aux normes sociolinguistiques, en particulier au registre familier, et surtout leur statut même de séquences jouissant d’une certaine liberté en font un domaine privilégié pour les verbicrucistes. Nous y avons rangé les séquences dont la base est constituée par un verbe comme dresser un procès-verbal ainsi que des comparaisons àcaractère stéréotypique. Il existe en effet une force d’attraction réciproque, en discours, entre certains termes telle que la présence de l’un prédit l’apparition de l’autre (SCHAPIRA 1999: 35). Dans les définitions qui suivent c’est le verbe constituant la base de la collocation qui fournit la clé de la solution: “Se foule très souvent” (sol); “Tenus pour jouer” (rôles); “A souvent besoin d’être soutenue” (thèse).

4.3. Comparaisons

Certaines définitions s’appuient de manière implicite sur des comparaisons à caractère stéréotypique. Ainsi la solution pot en réponse à la définition “Irrémédiablement sourd même s’il a de grandes oreilles” n’est possibile qu’en ayant à l’esprit la comparaison “sourd comme un pot”. “A un caractère de chameau” suppose, pour trouver la solution sobre, que l’on connaisse la qualité traditionnellement attribuée à cet animal. Parfois un indice formel peut mettre sur la voie comme dans les cas suivants: “Rouge exemplaire” (coquelicot). “Exemplairement fier” ou “Sa fierté est bien connue” (Artaban). “Exemplairement beau” (astre)7. Plus rarement le cliché est tellement ancré dans la langue qu’il se crée naturellement un automatisme: ainsi “Hommes forts” appelle immédiatement turcs. C’est sur deux clichés marquant l’intensité plutôt que sur une comparaison à proprement parler que s’appuie la définition “A faim et froid” pour loup.

4.4. Locutions idiomatiques

Nous rangeons dans cette catégorie toutes les expressions présentant un degré élevé de figement dont le sens global est généralement opaque, telle “boucher un coin” que l’on trouve comme définition pour étonner. Le maniement de la locution peut être semblable à celui que nous avons relevé pour les groupes nominaux et les collocations: ainsi “Ça fait du bien de le vider” (Ph.D.) présente l’un des éléments constitutifs de l’expression (en l’occurrence le verbe) en même temps qu’un sentiment de soulagement, ce qui amène à la solution sac. “Plat agréable à faire” ne renvoie pas au domaine culinaire mais aux strategies de séduction à travers l’expression “faire du plat à quelqu’un” qu’il faut d’abord reconstituer avant d’arriver au synonyme cour. Toutefois les mécanismes mis en œuvre se révèlent parfois beaucoup plus complexes. Les manipulations des locutions idiomatiques donnent lieu à ce que l’on pourrait appeler de véritables acrobaties langagières. Leur résolution suppose de la part du joueur mis à l’épreuve une série de mouvements que nous essaierons de décomposer à l’aide de quelques exemples.

5. DÉFIGEMENT

Le procédé consiste à proposer comme définition un énoncé que le joueur interprète naturellement comme une expression figée, alors que la solution suppose un défigement qui redonne à chacun des constituants un sens propre. On ne peut parvenir à la solution qu’en passant du sens global au sens compositionnel. Le défigement peut concerner un groupe nominal; “Couvre-feu” (linceul) qui, outre le défigement, exploite l’homonymie de “feu” devant être ici entendu comme “mort”; “Front populaire” (culot) qui allie défigement, homonymie et changement de registre; “Ne peuvent pas jouer si elles n’ont pas de bons tuyaux”: orgues (notons l’indice du féminin). “Opérèrent des retraits à vue”(énucléèrent). “Le plus simple est sans effets” pour appareil, qui joue sur la déconstruction du syntagme courant “sans effets” pour redonner au substantif “effets” l’acception de vêtement. Le procédé peut s’appliquer à tous les types d’expressions figées quelle qu’en soit la nature: “Fond en larmes” (rimmel); “Déplace bien des gens pour un oui ou pour un non”: referendum. La définition “Mettent un monde fou au courant” est particulièrement intéressante parce qu’elle joue sur deux défigements: le premier concerne une collocation d’intensité (“un monde fou” qu’il faut ici interpréter comme un syntagme libre, un monde privé de raison); le deuxième porte sur la locution “mettre au courant” qui n’a pas ici le sens global d’informer, mais retrouve l’autonomie de chacun des ses éléments, “courant” redevenant synonyme d’électricité. La solution qui s’impose alors est électrochocs. Ce sont encore deux défigements qui sont nécessaires pour trouver la solution drain à partir de la définition “Un bon tuyau pour chasser la mauvaise humeur”. Le mot épi constitue la solution à deux définitions, chacune basée sur un défigement:“Fait se dresser les cheveux sur la tête” et “Est sur la paille”. Le jeu se fait encore plus subtil lorsque dans la même définition la plupart des termes se prêtent à une double interprétation et que la solution suppose deux syntagmes, l’un libre, l’autre figé: “On peut avoir ses pattes à l’œil mais rarement son foie” (oie). Il y a un va et vient entre sens propre et sens figuré et une imbrication des deux niveaux qui relève de la virtuosité: “à l’œil” est à entendre au sens propre, de localisation, en complément de l’expression, elle, figurée, de “pattes d’oie”; elle doit en revanche être prise comme un syntagme figé, synonyme de gratis, pour qualifier restrictivement le syntagme, lui, libre, de “foie d’oie”. Citons enfin la proposition “Nouvelle vague”, remarquable par sa sobriété, qui exige, pour permettere d’arriver à la solution racontar, non seulement un défigement mais aussi une inversion de la catégorie grammaticale des deux termes: l’adjectif doit devenir substantif et le substantif adjectif.

6. LOCUTION OU MAXIME SOUS-JACENTE

On lèche les vitrines, les vitrines sont des glaces, et donc la “Glace à lécher” est, pour le cruciverbiste, la vitrine. “Se rencontrent tous dans la nature”: il s’agit des goûts car l’on sait que tous les goûts sont dans la nature. “Ne passe à gauche qu’à la fin” c’est l’arme, puisque mourir c’est passer l’arme à gauche. “Le mieux pour le bien” est l’ennemi, car le mieux est l’ennemi du bien. Quant à la vengeance qui est un plat qui se mange froid, elle fournit la solution à une définition à première vue très vague: “Plat froid”. La définition “Tueur de plus en plus fatigué” dont la solution est ridicule, puisque le ridicule tue, laisse percer dans sa formulation un regret qu’il n’en soit plus ainsi. Il n’est pas rare, on le verra, qu’au détour de certains énoncés le cruciverbiste dévoile un petit pan de sa face cachée. Le procédé, dans tous ces cas, consiste à faire retrouver à partir des termes de la définition une locution qui, une fois reconstruite, amènera à la solution. Le jeu fonctionne dans la mesure où la formule figée est, bien sûr, connue du joueur, mais aussi disponible dans un coin de sa mémoire de manière à ce que la trace enfouie réaffleure à la faveur de la stimulation provoquée par le rapprochement de certains termes. Et le choix de ces termes dans l’élaboration de la définition est essentiel car c’est à partir d’eux et de leur coprésence à l’intérieur du même énoncé que se provoquera le déclic. La définition “Liquide inodore” mérite qu’on s’y attarde un instant. Elle présente toutes les caractéristiques de la définition scientifique: concision, précision, et correspond effectivement à la définition lexicographique de l’eau. Toutefois c’est une autre piste qu’il faut emprunter (n’oublions pas que le nombre de cases à remplir est un indice important). “Liquide” peut se référer à l’argent. Or, l’on sait que “L’argent n’a pas d’odeur”. Ainsi, c’est seulement après avoir écarté la première interprétation relevant du domaine de la chimie, la plus transparente, après avoir déjoué le piège du double sens du substantif et avoir extrait la locution du creuset de sa mémoire que le joueur parviendra à la solution argent.


7. DEFINITIONS A SUBSTRAT CULTUREL

Nous avons tenté de montrer que la conception et la résolution de mot-croisés tels que ceux auxquels nous faisons référence exige une compétence linguistique élevée; toutefois, cette dernière ne saurait suffire sans une compétence culturelle tout aussi développée. Nous donnons ici au mot “culture” son acception la plus vaste, de caractère encyclopédique. En réalité ce sont les mots à trouver qui relèvent de la compétence culturelle, mais les mécanismes et les procédés mis en œuvre sont identiques à ceux utilisés pour les définitions “linguistiques”. Les domaines sollicités sont les plus divers: histoire, actualité, littérature, musique, cinéma, arts plastiques etc. La littérature française, mais aussi étrangère, offre un vaste champ dans lequel nous ne puiserons que quelques exemples plus ou moins cryptés. “Racontait des histoires extraordinaires” (Poe); “Comtesse conteuse” (Ségur); “Dénoncé par Sartre” (salaud); “A été perdu mais après une longue recherche a été retrouvé” (temps). “Caractérise une ouverture gidienne” (étroitesse); “Atteinte par la femme de Balzac” trentaine. “Plutôt comme des portiques baudelairiens que comme une porte gidienne” (vastes); “A beaucoup voyagé et pas seulement la nuit” (Bardamu). “Désaltérante pour l’agneau” (onde), “Celui d’Odette n’était pas celui de Swann” (genre). “Don Juan la mena en bateau mais Lamartine aussi” (Elvire). Les indices font appel soit directement ou indirectement à l’auteur (Sartre, Gide, Balzac ou “comtesse”), soit à des traces mémorielles laissées par des titres, des personnages ou des phrases célèbres. Deux définitions méritent notre attention. La première, elliptique dans sa formulation, fait appel à une compétence élevée: “Version rimbaldienne d’une œuvre stendhalienne” puique sa solution ia suppose que l’on connaisse le poème de Rimbaud qui attribue une couleur à chaque voyelle et le roman de Stendhal “Le rouge et le noir”. La deuxième qui joue sur plusieurs plans: “Philosophe qui avait un œil sur la littérature et un autre sur la politique” (Sartre). C’est le trait plaisant contenu dans le double sens, figuré et propre, de l’expression “avoir un œil sur quelque chose” qui la rend remarquable car elle évoque de manière subtile d’une part la double activité de l’écrivain engagé et d’autre part le strabisme dont il était affecté. Pour ce qui concerne l’antiquité, tous les énoncés comportent un élément qui renvoie au passé (adjectif ou temps du verbe): “Ancien conducteur de voitures de courses” (aurige); “Ont bêtement collaboré avec les romains”: oies, ou, pour la même solution: “Anciennes sentinelles capitolines”. La définition “Pensaient avoir de l’avenir dans la triperie” (aruspices) est plus complexe: le parcours proposé est intéressant car emblématique de la démarche en zig-zag si fréquemment utilisée: verbe à l’imparfait (indice renvoyant à une époque révolue), “avenir” qui met sur la voie de l’activité des sujets mais introduit par “avoir” et non par “voir” qui aurait été trop explicite, enfin le domaine de cette activité exprimé par un terme approprié, certes, mais dont la truculence risque fort d’éloigner le joueur de l’antiquité classique! Il serait inutilement répétitif de souligner les procédés utilisés dans les définitions suivantes que nous n’évoquons que pour illustrer la variété des domaines et des époques concernés et que nous citons pêle-mêle. Pour le théâtre: “Tritse sire” (Lear); “Bête de thèâtre” (rhinocéros); “S’il a fait du théâtre c’est évidemment sans le savoir” monsieur Jourdain; pour la peinture: ”Un sommet de la peinture française Sainte-Victoire, “Accomodait toutes les viandes crues à l’huile” Soutine, “Ses pommes à l’huile sont très appréciées” Cézanne; pour l’architecture “Un grand jardinier qui nous appartient, c’est évident Le Nôtre (avec une référence autonymique); pour l’histoire: “Ernest le rebelle” Che, “Refroidi dans un bain” Marat, “Nantais révoqué” édit; pour le cinéma; “Terriblement cinématographique” Ivan; la musique; “Va-t-en guerre de la chanson” Malbrough, “A inspiré joliment Trénet mais aussi Debussy” mer, “A eu une belle fille avec tout un régiment” Donizetti,“Ne durent qu’un temps dans la chanson française” cerises. La culture biblique est souvent présente en la persone de Noë défini de diverses façons: “S’est embarqué dans une affaire très bête”ou encore “Capitaine de bateau de sauvetage”; la mythologie: “Des chanteuses que l’on n’entend plus sur les ondes” sirènes. Il est normal que la culture linguistique soit aussi présente à travers des définitions concernant des mots du métalangage: “Petit bout de langue” mot; “On peut aussi les aborder par-derrière mais ça ne change rien: palindromes; “Rapporteuses de bruits divers” onomatopées.


8. PRÉSENCE DE L’AUTEUR

L’auteur, qui est en reéalité le joueur caché, celui qui tire les fils, finit par acquérir une physionomie, certes aux contours flous, mais avec quelques caractéristiques qui se manifestent à travers des interventions voilées. Elles peuvent laisser transparaître de l’humour ou de l’ironie (cette dernière étant d’ailleurs dotée d’une très belle définition dans une grille: “Servie glacée avec une sauce piquante”) comme Faire de la musique de chambre” ronfler,“A beaucoup perdu pour prendre de la hauteur” castrat (Ph.D.), “S’accroche souvent aux grilles” cruciverbiste, “Ravaleuse de façades” esthéticienne, “Raffinerie d’huiles” ENA; ou parfois un jugement sévère comme “Vendus pendant la guerre” collaborationnistes. On peut aussi déceler une certaine autosatisfaction, ou du moins un plaisir dans la virtuosité lorsqu’une grille est par exemple presqu’entièrement construite à partir d’une variation sur le thème des couleurs. Nous n’en transcrivons que les premières définitions: “Bleu” (meurtrissure), “Blanche” (cocaïne), Noir” (ivre), “Colorants roses” (émois), “Rouge” (marxiste), “Blanches en voie de disparition” (oies), “Blanchâtre” (spectral), “Pièce jaune” (no), “Filles noires” (avinées), “Cousu de fil blanc” (bâti), “Travaille au noir dans une galerie” (mineur), “Un bleu” (azur) etc.

9. CONCLUSION

La première remarque qui s’impose est que le jeu ne peut fonctionner que si les connaissances de l’émetteur (celui qui propose les définitions) et celles du récepteur (celui qui doit trouver la solution) sont de niveau sensiblement égal. Etre francophone apparaît comme une condition nécessaire mais non suffisante, car les connaissances culturelles qui sont requises relèvent souvent d’acquisitions appartenant exclusivement à l’Hexagone. C’est donc une langue partagée mais aussi une culture partagée qui est à la base de la réussite du jeu. Par ailleurs, notons qu’il s’agit d’un jeu purement gratuit qui n’apporte qu’une gratification intellectuelle lorsqu’on a pu répondre au défi lancé. Et plus la barre est haute, plus la satisfaction est grande. La difficulté de rendre compte de manière systématique des procédés utilisés dans les définitions des mots-croisés que nous avons nous-mêmes essayé de résoudre avant de les étudier, réside dans leur coexistence et leur enchevêtrement à l’intérieur d’un même énoncé. Les présenter en succession fausse probablement la réalité du travail mental que doit effectuer le joueur à partir des indices et des associations qui se présentent spontanément à son esprit, sans ordre établi. On a vu que ce jeu qui n’est solitaire qu’en apparence, est un exercice de haute voltige où toutes les figures sont permises à condition qu’elles restent à l’intérieur d’un espace qui est celui de la langue avec ses règles et ses usages. C’est un lieu à la fois de liberté et de contrainte. Mais au-delà de la fascination que peuvent exercer ces savantes et savoureuses manipulations auprès des amateurs de mots, ce type de définitions pose une question d’une grande portée, à savoir comment s’effectue la construction du sens. Même si nous ne sommes pas dans les conditions d’une interlocution classique (absence physique de l’émetteur) il s’agit bien pour le joueur d’interpréter un énoncé, d’en saisir le sens, afin d’être en mesure d’y répondre, la réponse étant ici le mot à trouver. Or, les caractéristiques de ces productions ne favorisent pas l’accès au sens: d’une part il s’agit de segments hors contexte, ce qui implique que la totalité des informations s’inscrit à l’intérieur de la phrase ou du syntagme proposé, d’autre part la recherche d’ambiguïté de la part de l’auteur est systématique et crée donc un obstacle à l’interprétation. Puisque la compréhension malgré tout advient il est légitime de faire l’hypothèse que ces définitions contiennent les éléments minimums nécessaires à la saisie du sens. Cet aspect, qui touche d’autres domaines, entre autres les sciences cognitives, la pragmatique, la psycholinguistique, la sociolinguistique vaut certainement la peine d’être approfondi et devrait faire l’objet du deuxième volet de cette étude.

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Ch. SCHAPIRA, Les stéréotypes en français, Paris, Ophrys, 1999.













Notes

↑ 1Définition et sa solution extraites de notre corpus

↑ 2Michel Laclos, Mots croisés 12, Zulma, 2005.

↑ 3Nous adoptons la terminologie courante qui désigne par cruciverbiste le joueur devant remplir les cases (mots-croisiste est également attesté par Le Petit Robert 2008) et par verbicruciste l’auteur de la grille.

↑ 4Nous signalerons les exemples empruntés au journal Le Monde par les initiales de leur auteur Ph.D.

↑ 5Pour la facilité de l’exposition nous regroupons dans la catégorie des homonymes des cas pouvant être considérés comme relevant plutôt de la polysémie.

↑ 6 C’est nous qui mettons en évidence dans ce paragraphe les parties concernées.

↑ 7 C’est nous qui soulignons

Pour citer cet article :

Michèle Fourment-Berni Canani, Comment décrypter les definitions de mots-croises, Autour de la définition, Publifarum, n. 11, pubblicato il 01/03/2010, consultato il 24/10/2017, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=117

 

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