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Gaëlle Josse (1960)

Chiara ROLLA


Venue à la prose narrative par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman, Les heures silencieuses (éd. Autrement), en 2011. Dans cet ouvrage elle donne la parole à la femme qu’on voit de dos dans le tableau Intérieur avec une femme jouant de l’épinette d’Emmanuel de Witte, peintre hollandais du XVIIᵉ siècle, contemporain de Vermeer. Pour comprendre le niveau d’hybridation de ce texte entre écriture et peinture et le degré d’intimité atteint entre auteure et personnage il suffit de reprendre les mots de Josse à l’occasion d’un entretien datant de 2011 :

Je crois qu’à un moment, Magdalena est réellement descendue de son cadre, elle m’a prise par la main, entraînée dans le tableau, et m’a confié son histoire. Et pour être tout à fait honnête, j’ajouterais que j’ai dû, de mon côté, lui faire part de quelques-unes de mes intranquillités… Nous sommes quittes !1 

	 
  
josse 1

Fig. 1 Emmanuel de Witte, Intérieur avec une femme jouant de l’épinette (vers 1660), tableau qui a servi d’inspiration à Gaëlle Josse pour Les Heures silencieuses, image présente dans le site de Radio Canada.

En écrivant à la première personne comme un journal intime, Josse parvient à redonner au tableau sa vie, sa voix, sa lumière, sa couleur, voire sa rumeur.

Magdalena est le nom fictionnel que l’auteure donne à cette femme assise devant son clavecin. Un miroir placé au-dessus de l’instrument nous permet d’apercevoir une partie de son front mais son visage reste caché. Un autre miroir, plus imposant et placé au centre de la pièce, reflète en arrière-plan la silhouette d’une seconde femme, probablement une domestique. Sur la gauche, un homme couché dans une alcôve, ses vêtements et son épée posés sur un siège.

Plutôt qu’un plaisir esthétique, ce tableau flamand suscite chez Josse beaucoup de questions : « pourquoi se faire représenter au milieu de toutes ses richesses, mais en dissimulant son visage, et pourquoi cet homme au lit, dans cette sorte de présence/absence? […] Que se passait-il entre ces deux univers, séparés par cette enfilade de pièces et ce sol dallé ? Et de quelle scène la servante représentée dans une des pièces est-elle le témoin ?» (Entretien, 2011) Josse déclare avoir fait quelques recherches sur le Siècle d’Or en Hollande, mais pas en historienne puisqu’elle n’entendait ni réaliser un travail d’érudition ni une reconstitution historique. Elle affirme avoir été « touchée, émue, parfois bouleversée par cette silhouette de femme qui se construisait peu à peu, en [lui] échappant bien souvent et en [la] conduisant dans des directions inattendues, avec ses souvenirs, ses remords, avec ses peines, avec la joie que lui apporte la musique, avec toute l’ambiguïté de ses relations familiales, avec sa nostalgie d’océan, d’aventure, avec ses désirs coupables, dérangeants, qu’elle tente d’apprivoiser pour continuer à vivre » (Entretien, 2011).

Ce dialogue entre l’écriture et la peinture se poursuit dans L'ombre de nos nuits (Éditions Noir sur Blanc, 2016) : au centre des deux récits qui se dessinent dans ce texte se trouve un tableau de Georges de La Tour : Saint Sébastien soigné par Irène. D’une part la genèse du tableau en Lorraine en 1639, au milieu des tourments de la guerre de Trente Ans ; d’autre part, « de nos jours, une femme, dont nous ne saurons pas le nom, déambule dans un musée et se trouve saisie par la tendresse et la compassion qui se dégagent de l’attitude d’Irène dans la toile».2 Dans ces pages, en s’appropriant les techniques picturales de de La Tour, les mécanismes d'écritures de Josse bénéficient d'un transfert de schème : c’est le cas par exemple des jeux avec les ombres et la lumière qui plongent au fond des âmes :

La lumière de l’œuvre traverse le temps en un éclair, superposant sa source, née du travail et du génie du peintre, aux yeux de la femme qu’elle éclaire d’une compréhension inédite. L’art ancien parle au présent, Gaëlle Josse fait le lien en restituant, dans son roman, la puissance de cette parole.3

Josse déclare avoir également un rapport privilégié avec la musique. Dans Nos vies désaccordées (2012) c’est un pianiste qui prend la parole. En fait, dans sa réponse au questionnaire, Josse affirme que « la musique est au cœur de ce récit et vient nous questionner, dans la relation entre la vie et l’art, et l’univers mental schizophrène de Schumann vient aussi s’y confronter » (Voir ♦ Le dialogue intermédial). La musique irrigue tout ce qu’elle écrit, et, reprenant Hemingway qui « disait qu’un écrivain sans oreille, c’est comme un boxeur sans main gauche ! » elle s’efforce « d’écrire à l’oreille » (Voir ♦ Le dialogue intermédial).

En 2019 Gaëlle Josse a publié Une femme en contre-jour (Notabilia), un roman qui dévoile le portrait d’une artiste, Vivian Maier, à travers sa manière toute particulière de s'approprier du médium photographique.


Notes

↑ 1 « Intérieur avec une femme jouant de l’épinette »,Entretien avec Gaëlle Josse, Feedbooks, 7 janv. 2011. En ligne, URL: http://it.feedbooks.com/interview/24/int%C3%A9rieur-avec-une-femme-jouant-de-l-%C3%A9pinette. Consulté en septembre 2019.

↑ 2 http://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/l-ombre-de-nos-nuits-gaelle-josse-9782882504012, site de la maison d’édition “Les éditions noir sur blanc”. Consulté en septembre 2019.

↑ 3 Pierre Maury, « Gaëlle Josse lit au présent un tableau ancien », Le Soir, 22.06.2016,http://plus.lesoir.be/node/46928. Consulté en septembre 2019.

Pour citer cet article :

Chiara ROLLA, Gaëlle Josse (1960), La littérature et les arts : paroles d’écrivain.e.s, Publifarum, n. 30, pubblicato il 22/09/2019, consultato il 21/10/2019, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=434

 

Dipartimento di Lingue e Culture Moderne - Università di Genova
Open Access Journal - ISSN électronique 1824-7482

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